vendredi 27 mars 2015

De si braves garçons - Patrick Modiano

"De si braves garçons" est le huitième roman de Modiano, publié en 1982. J'aime beaucoup Modiano, dont j'ai lu le dernier livre il y a quelques mois, mais je ne connaissais pas ce livre sur lequel je suis tombée par hasard à la médiathèque, il ne fait pas partie des titres les plus connus de l'auteur, comme par exemple "Dora Bruder".

Le narrateur, Patrick, a fréquenté durant son adolescence un pensionnat pour garçons, le collège de Valvert. Chapitre après chapitre, il dresse le portrait de ses camarades - certains étaient effectivement en classe avec lui, d'autres étaient élèves dans le même établissement bien avant lui mais sont entrés dans la légende de l'école. Le narrateur a revu ces "braves garçons" à l'âge adulte et nous raconte ce qu'ils sont devenus, parfois en passant la parole à son condisciple, un acteur nommé Edmond Claude.


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Patrick Modiano
Ce roman m'a laissé une impression mitigée. J'ai eu du mal à entrer dans le récit, car il n'est pas toujours facile de savoir qui est le narrateur. J'ai dû parfois relire des passages plusieurs fois pour comprendre si c'était Patrick (qui n'est nommé que vers la moitié du roman) ou Edmond qui parlait, surtout que ceux-ci se passent parfois la parole en plein milieu du récit. Je me suis même demandé s'il n'y avait pas un autre narrateur, qui n'était pas nommé. Difficile aussi parfois de savoir à quelle époque se déroulent les faits évoqués. La plupart des garçons sont adolescents à la fin des années 50, mais certains camarades évoqués ont fréquenté l'établissement quinze ou vingt ans avant, comme Johnny qui est jeune homme pendant l'occupation allemande. Cela a un peu nui à mon plaisir de lecture, d'autant plus que la valse des portraits complique l'attachement aux personnages. 

Pourtant j'ai retrouvé la fameuse ambiance modianesque que j'aime tant. Comme dans la majorité des romans de Modiano, la plupart des personnages, à l'adolescence ou à l'âge adulte, évoluent dans une atmosphère trouble, où règnent non-dits et secrets. Les parents mènent une vie indépendante de celle de leurs enfants et s'en occupent peu, accaparés par des activités mystérieuses voire louches. Les enfants deviendront des adultes instables au passé mouvementé. Sous l'enveloppe bourgeoise on pressent les changements d'identité, les déménagements hâtifs, l'argent qui provient de sources interlopes, les origines nébuleuses, les apparences trompeuses. Le professeur de chimie regarde avec insistance des enfants dans les files d'attente, l'ami d'enfance s'encanaille avec sa femme près de la gare du Nord, les mères sont de belles femmes au passé trouble, la folie ou le crime ne sont jamais loin. Dans cette série de portraits, Modiano évoque également "La petite Bijou" une petite fille qui quelques années plus tard aura droit à un roman éponyme.

J'ai été touchée par Michel Kervé que ses parents délaissent avec le sourire, par l'attachement de Claude pour sa mère qui ressemble tant à une actrice, j'ai souri devant la naïveté de Patrick qui ne comprend pas les propositions libertines de son ami d'enfance.

Ce n'est pas - et de loin - le meilleur Modiano, mais la galerie de portraits est décrite avec talent, et la solitude de ces garçons délaissés est vraiment touchante. Ce n'est pas le roman que je conseillerais à une personne n'ayant jamais lu de livres de cet auteur, mais un lecteur confirmé de Modiano prendra certainement plaisir à le lire.

Publié le 1er Octobre 1982 chez Gallimard, 196 pages. Existe en poche chez Folio.

mercredi 25 mars 2015

Bad Girl: Classes de Littérature - Nancy Huston


Je connaissais bien sûr Nancy Huston de nom, mais je n'avais jamais lu ses livres avant de la voir dans cette émission mémorable de La Grande Librairie où Marie-Hélène Lafon, Lydie Salvayre et elle ont eu des échanges absolument passionnants, commentant les livres des unes et des autres d'une façon qui donnait vraiment envie de les lire toutes les trois. 

"Bad Girl" n'est pas un roman, c'est une autobiographie romancée où la narratrice s'adresse à la deuxième personne du singulier à son double "Dorrit" encore foetus, sous la forme d'un patchwork de petits chapitres lui racontant son histoire : ses ancêtres plutôt particuliers, ses parents mal assortis, cette grossesse accidentelle que sa mère n'a pas pu interrompre, et puis sa vie, de l'enfance à l'âge adulte. Une enfant repoussée par sa mère qui finira par quitter le foyer familial, l'apprentissage de la séduction à l'adolescence, la création, l'adoption d'un nouveau pays - la France - et d'une nouvelle langue pour cette canadienne anglophone, qui se réinvente pour laisser derrière elle celle dont on n'a pas voulu.

Nancy Huston
Tout ne m'a pas intéressée dans ce récit, notamment les chapitres concernant les ancêtres de Dorrit - j'avais d'ailleurs toujours du mal à me rappeler si elle évoquait le côté paternel ou maternel, mais il y a vraiment des passages passionnants sur l'apprentissage de la féminité, le féminisme, la maternité,  la créativité. Nancy Huston éclaire son oeuvre et ses thèmes récurrents avec les éléments de sa vie qui l'ont marquée, qui l'ont façonnée. 

Elle se dessine à travers ce récit à Dorrit en tant que femme, écrivain, mère, compagne, en tant que personne résiliente qui a su trouver dans la distance - géographique, linguistique, culturelle - la force de sortir de son état d'enfant malheureuse et transformer la frustration, le rejet, l'abandon en énergie créatrice.

C'est un très beau texte, qui par les thèmes importants qu'il aborde, va beaucoup plus loin qu'une simple autobiographie, et présente un magnifique portrait de femme écrivain. Je suis ravie de l'avoir lu, ce sera une vraie clé pour appréhender les œuvres de fiction de Nancy Huston que je ne connais pas encore.

48e contribution au Challenge 1% rentrée littéraire 2014 organisé par Hérisson ... et 8% validé! 


Publié aux Editions Actes Sud le 1 octobre 2014, 263 pages.

lundi 23 mars 2015

7 années de bonheur - Etgar Keret

Je connaissais Etgar Keret en tant que cinéaste pour avoir vu son film "Les méduses" - auquel je n'avais pas vraiment accroché- mais je ne le connaissais pas encore en tant qu'écrivain. J'ai donc découvert avec un peu d'appréhension "7 années de bonheur", un recueil de nouvelles se déroulant durant les sept premières années de son fils. 

Autant le dire tout de suite, j'ai beaucoup aimé! Dans ces courtes nouvelles ou plutôt saynètes de 3-4 pages chacune, Etgar Keret évoque sa vie de famille, ses origines polonaises, ses déplacements en avion pour faire des lectures aux quatre coins du monde, les chauffeurs de taxi israéliens, les alertes à la bombe, sa sœur ultra-orthodoxe qui a onze enfants... le tout sur un ton vif et enlevé et avec beaucoup d'humour. Etgar Keret est très doué pour poser une situation et créer une ambiance particulière en très peu de pages. Certaines histoires sont quand même moins réussies que d'autres, mais le recueil est très bien écrit et bien que l'auteur balaye des sujets très différents les uns des autres, l'ensemble est vraiment cohérent.


Etgar Keret
A travers ce recueil et ses expériences personnelles tragi-comiques, Etgar Keret livre un portrait de la société israélienne d'aujourd'hui: les alertes à la roquette qui rythment la journée, les parents qui se querellent sur le service militaire du fils alors que celui-ci est encore à la maternelle, les familles où l'on peut aussi bien trouver une fille ultra-orthodoxe qu'un fils vivant en Thaïlande, la nostalgie d'une enfance en Pologne, l'ami arabe victime d'antisémitisme et qui se vexe d'être pris pour un Juif... 

C'est un recueil très agréable à lire, drôle, pertinent, toujours profond derrière une apparence légère. Une très bonne surprise et une belle découverte.

Publié aux Editions de l'Olivier le 2 mai 2014, traduit par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, 196 pages.

samedi 21 mars 2015

7 Femmes - Lydie Salvayre


"7 femmes" est un livre que j'avais commencé en Décembre sur les conseils de Marjorie...et que j'ai perdu en même temps que "De braves garçons" de Patrick Modiano. J'ai donc dû le racheter et ne l'ai fini que début Mars...

Lydie Salvayre - dont je n'ai toujours pas lu "Pas Pleurer", dont le titre est d'ailleurs emprunté à Marine Tsvetaeva- évoque donc 7 femmes écrivains ou poètes qui l'ont marquée, par leur oeuvre comme par leur attitude : Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Ingeborg Bachmann. Je les connaissais toutes de nom, mais sans forcément bien connaitre leur histoire et on sent la passion de Lydie Salvayre pour ces femmes qui l'ont inspirée, qui l'ont accompagnée dans sa vie personnelle à des moments clé, comme elle le mentionne en trouvant le bon équilibre, pour donner une touche personnelle au récit sans jamais s'incruster lourdement. 

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Lydie Salvayre
Pas besoin finalement de connaitre ces femmes ou leur oeuvre pour appréhender ce livre, écrit d'une belle plume alerte et tendre. A part Colette qui aura eu toute sa vie un comportement épicurien, aura reçu amour et soutien et aura connu le succès et la reconnaissance de son vivant, les autres auront eu pour la plupart des vies difficiles et des destins tragiques, et n'auront été reconnues comme artistes majeures qu'après leur décès.

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Lydie Salvayre donne vraiment envie de se plonger ou se replonger dans leurs oeuvres, il y a notamment de très beaux passages sur "Orlando", qui est l'un de ses romans préférés. Le fait que les chapitres soient relativement courts donne du dynamisme à l'ensemble, je suis quand même restée un peu sur ma faim au sujet de Virginia Woolf, que j'ai trouvée survolée et vite expédiée, même si le chapitre reste intéressant. Celle qui m'a le plus touchée est Marina Tsvetaeva, rejetée par les russes blancs, broyée par les communistes, dont le talent ne sera reconnu ni en France en exil, ni en URSS. Mais le talent à travers cette série de portraits semble intimement lié au malheur, à la folie, à l'inceste, la dépression, l'alcoolisme, le suicide. 

Un beau document sur sept figures féminines majeures de la littérature, qui donne envie de les (re)découvrir.

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Publié le 4 Avril 2013 aux Editions Perrin, 230 pages. Existe aussi en poche chez Points.
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