vendredi 30 janvier 2015

Enon - Paul Harding

Voilà un roman qui n'a absolument rien de joyeux : Kate, la fille adolescente de Charlie, meurt à vélo, renversée par une voiture. Quelques temps plus tard, sa femme le quitte. Ce roman suit son deuil et sa déchéance dans la saleté, la drogue et l'alcool durant l'année qui suit, dans la petite ville d' Enon. 

Charlie est passionné par l'histoire locale, et ses divagations sont souvent peuplées de personnages ayant marqué les annales d'Enon aux siècles derniers, notamment des jeunes filles auxquelles il trouve des points communs avec Kate, tandis que ses pérégrinations dans le cimetière voisin donnent une couleur gothique au récit. 

Paul Harding
Charlie est un beautiful loser dont on suit les péripéties tragi-comiques, comme lorsqu'il pénètre par effraction chez une ancienne cliente pour voler des tranquillisants, ou tente de socialiser avec le gérant de la supérette. C'est un personnage que j'ai trouvé attachant, car jamais je n'ai senti que l'auteur voulait qu'il nous fasse pitié. On voit un homme qui souffre, dans une période de sa vie très particulière, et qui réagit comme il peut à cette douleur intense. 
Les flash-backs qui retracent la vie d'avant, quand Kate était encore vivante et que la famille vivait heureuse, empêchent qu'il soit jugé pour ce qu'il est devenu, en lui redonnant la part de normalité qui lui manque après la mort de sa fille : Charlie a été un mari, un père, un professionnel mature, aimant et responsable avant la catastrophe qui a changé sa vie en chaos.

J'ai trouvé le texte très beau, triste et sombre, sans tomber dans le misérabilisme. L'atmosphère de ce roman est à la fois brumeuse lorsque Charlie se noie dans l'alcool et ses souvenirs, et vive quand il tente de sortir de chez lui et de retourner dans le monde. C'est un très beau portrait d'homme dans une phrase difficile de sa vie, et une jolie découverte d'un auteur dont je n'avais encore jamais entendu parler.

L'avis également enthousiaste de Jérôme.

39e contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 organisé par Hérisson.

mercredi 28 janvier 2015

Le roi disait que j'étais diable - Clara Dupont-Monod

Voilà un genre de romans que je lis rarement. Je ne suis pas adepte des fictions historiques autres que celles se passant au XXe siècle, et le Moyen-Age n'est clairement pas ma période de prédilection. Pourtant j'ai été séduite par ce portrait d'une femme hors du commun, vue par elle-même, son mari dépassé par les événements, et son oncle dont elle était très proche.

Aliénor d'Aquitaine, jeune fille cultivée et au fort caractère, issue d'une lignée à la fois prestigieuse et sulfureuse, est mariée à Louis VII, un jeune homme assez fade, promis à une carrière de moine avant de devoir remplacer sur le trône son frère mort brutalement. Louis tombe instantanément amoureux de sa belle épouse, mais celle-ci le méprise, tout comme elle méprise le royaume de France, qui a tout à envier au duché d'Aquitaine, beaucoup plus riche et développé. Pour tenter de séduire son orgueilleuse et belliqueuse épouse, le Roi va accepter de prendre les décisions inconsidérées qu'elle lui souffle, et portera ensuite le fardeau de son remords.  

Clara Dupont-Monod
Les points de vue de Louis et d' Aliénor alternent et se répondent, portés par une très belle langue. On ressent la souffrance de l'homme qui n'est pas aimé, et qui est prêt à tout pour que sa femme le regarde et l'admire, quitte à se trahir lui-même, et l'impétuosité d'Aliénor qui n'a pas en face d'elle quelqu'un de taille à s'opposer à sa forte personnalité et à ses décisions brutales.  La deuxième partie, que j'ai beaucoup appréciée, est consacrée à la deuxième croisade, et est contée par Raymond de Poitiers, Prince d'Antioche, l'oncle d'Aliénor.

Cette histoire de couple est ancrée dans l'Histoire avec un grand H en raison de la naissance des protagonistes, et des conséquences lourdes de leurs décisions politiques, mais cela pourrait être celle, remplie de douleurs, frustrations et incompréhensions, de personnages bien plus proches de nous. "Le roi disait que j'étais diable" est plus un roman psychologique basé sur des faits historiques qu'un véritable roman historique. 

J'ai beaucoup aimé l'écriture de Clara Dupont-Monod, que j'ai trouvée belle et élégante, et l'originalité de ce roman, qui trace en filigrane le portrait d'une femme forte et charismatique, ultra moderne pour son temps.

38e contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2014 organisé par Hérisson.



lundi 26 janvier 2015

Debout-Payé - Gauz

"Debout-payé"est l'une des bonnes surprises de la rentrée littéraire de Septembre 2014 (oui, je n'ai pas encore trop avancé dans celle de Janvier 2015) : c'est frais, bien écrit, pertinent, et souvent drôle. 

Etre debout-payé, c'est être vigile, un métier souvent exercé à Paris par des Noirs : c'est à la fois la meilleure façon d'obtenir un CDI pour les Africains, même sans-papiers, et un métier difficile et ennuyeux où il faut rester debout pendant des heures, à regarder passer les clients. C'est la profession d'Ossiri, un immigré ivoirien, depuis son arrivée dans les années 90, c'était celle de Ferdinand, lui aussi immigré ivoirien dans les années 70. A travers ces deux personnages, GauZ retrace la vie des Africains à Paris, du choc pétrolier jusqu'au 11 Septembre. Entre chaque chapitre, des brèves : anecdotes sur les clients de Sephora ou Camaieu où l'auteur a travaillé, sur le métier, réflexions sur l'organisation du travail, sur la société de consommation...

Cela fait très souvent mouche, c'est parfois ironique mais sans jamais être méchant, c'est en tout cas un roman original, tant sur le fond que sur la forme, que j'ai dévoré avec beaucoup de plaisir. Un premier roman très prometteur.



37e contribution au Challenge 1% rentrée littéraire 2014 organisé par Hérisson...Je commence mon 7e %! 
                                                         

samedi 24 janvier 2015

L'Affaire Collini - Ferdinand von Schirach

Après les thrillers de Mechtild Borrmann, voici un autre roman allemand, "L'affaire Collini" de Ferdinand von Schirach. En 2001, un homme âgé, Collini, tue Hans Meyer, un chef d'entreprise octogénaire, et se rend à la police. Son avocat commis d'office tente de découvrir quels sont les motifs de ce meurtre.

J'attendais beaucoup de ce court roman qui a été plébiscité en Allemagne. J'ai malheureusement été déçue par le style, que j'ai trouvé assez froid et factuel, et même par l'histoire. Quand il y a un octogénaire allemand assassiné dans un roman, il est assez facile de deviner quels sont les motifs du coupable. 



Ferdinand von Schirach
Ferdinand von Schirach (qui, oui, est le petit-fils de Baldur, pour ceux qui se posent la question) est avocat, et son roman avait clairement pour but de dénoncer une loi passée en catimini en Octobre 1968 pour réduire le délai de prescription pour les crimes commis par les meurtriers : les seuls "assassins" nazis reconnus étant les hauts dignitaires, les autres étaient considérés comme de simples meurtriers et n'ont donc pas pu être poursuivis passé un certain délai. Le livre a eu beaucoup de retentissement en Allemagne et a permis l'ouverture d'une commission d'enquête.

Tant mieux si le roman a atteint son objectif juridique, quant à moi je n'ai pas été passionnée par le récit ni vraiment convaincue par les raisons évoquées par le meurtrier pour avoir attendu aussi longtemps pour tuer Hans Meyer. Toute l'histoire m'a semblé un peu trop artificielle et construite uniquement pour servir la dénonciation de cette fameuse loi. 


jeudi 22 janvier 2015

Viva - Patrick Deville

J'avais découvert Patrick Deville avec "Peste et Choléra", Prix Fnac 2012, dont j'avais apprécié l'écriture et l'humour, même si le personnage principal, Yersin, était un peu trop terne à mon goût pour que je sois vraiment enthousiaste. Cette fois-ci, Viva nous emmène au Mexique, qui fut une plaque tournante artistique et politique dans les années 30 et 40.

Le récit s'articule principalement autour de deux hommes: Trotsky, qui s'y réfugia en 1937 avant d'y être assassiné en 1940, et Malcolm Lowry, l'auteur de "Au-dessous du volcan", qui y vécut également en 1936-1937. Mais on y croise également Frida Kahlo et Diego Rivera, Arthur Cravan, Tina Modetti, André Breton ou Antonin Artaud... 

C'est un livre que j'ai trouvé intéressant et érudit, et on sent que Patrick Deville est passionné par les thèmes qu'il aborde, et par les personnages qu'il évoque. Il semble très bien connaitre le Mexique, a rencontré le petit-fils de Trotsky, Maurice Nadeau l'éditeur d'"Au-dessous du volcan" (que je n'ai pas - encore- lu)...

Patrick Deville
J'ai beaucoup appris lors de cette lecture, qui fourmille de faits historiques et d'anecdotes. J'ignorais quasiment tout de la vie de Trotsky, à part qu'il avait été tué à coup de piolet au Mexique, et ai été passionnée par ce que j'ai lu: sa fuite de pays en pays, son talent reconnu d'écrivain, sa famille quasiment entièrement décimée par Staline, son séjour tumultueux au Mexique où il aura une liaison avec Frida Kahlo... Patrick Deville évoque également son meurtrier, Ramon Mercader, qui semble avoir eu une vie assez particulière, d'ailleurs relatée dans "L'homme qui aimait les chiens" de Léonardo Padura, qu'il faudra que je lise un jour, tout comme son nouveau roman "Hérétiques". Les passages sur Malcolm Lowry m'ont moins accrochée car je ne connais pas son oeuvre, mais le destin d'Arthur Cravan m'a interpellée : neveu d'Oscar Wilde, il sera boxeur et poète, avant de disparaître au large du Mexique sans qu'on retrouve jamais son corps.

C'est un livre qui n'est pas évident à lire et qui nécessite de la concentration, car il foisonne en personnages, qui ne sont pas tous forcément connus du grand public, et en histoires entremêlées. Lire "Viva" ne m'a pas été facile, mais je ne regrette pas d'avoir persévéré.

36e contribution au Challenge 1% rentrée littéraire 2014 organisé par Hérisson et 6e % validé!

mardi 20 janvier 2015

Les Réputations - Juan Gabriel Vasquez

J'avais "Les Réputations" de Juan Gabriel Vasquez, que j'avais découvert avec "Le bruit des choses qui tombent", sur ma pile à lire depuis un certain temps déjà, et je ne savais plus vraiment quel était le thème de ce roman. Hasard du calendrier, je l'ai enfin lu dans la semaine qui a suivi l'attentat de Charlie Hebdo. Et clairement, cela m'a fait un choc de lire la première phrase : "Face au parc Santander, Mallarino se faisait cirer les chaussures en attendant d’aller à la cérémonie qui aurait lieu en son honneur, quand il eut tout à coup la certitude d’avoir vu un caricaturiste mort".

Javier Mallarino est un célèbre caricaturiste colombien, qui n'a jamais fait de concessions  sur ses dessins, malgré le danger potentiel. Là encore, une phrase, que prononce sa femme Magdalena,  m'a fait frémir : "Dans ce pays, on tue des gens pour moins que ça, lui disait-elle lorsqu’un de ses dessins étrillait un militaire ou un narcotrafiquant." Alors qu'il vient d'avoir droit à la consécration en grandes pompes de ses quarante ans de carrière, il est abordé par une jeune femme, Samanta, qui lui rappelle un événement qui s'est déroulé il y a 28 ans, et à la suite duquel Javier Mallarino avait fait une caricature aux conséquences tragiques. Mais était-il bien sûr de ses informations?


Juan Gabriel Vasquez

Ici il n'est pas question de caricaturistes qui se font tuer, mais de caricatures qui tuent. D'ailleurs la caricature évoquée dans le roman aurait pu être un article de presse, voire même un film, un livre ou une chanson car Mallarino, en tant que caricaturiste dans un journal est un mix d'artiste et journaliste, et il s'agit plutôt du pouvoir qu'ont les hommes des médias et les artistes de faire ou défaire des réputations, et de la nécessité de vérifier les informations utilisées, avant de les dévoiler au grand jour. 

"Les réputations" retracent la carrière de Mallarino, sa vie familiale, et posent bien le personnage, reconnu dans son métier , fier de son indépendance, lui qui claqua la porte de l'un des plus grands journaux parce qu'un de ses dessins avait été en partie censuré, jusqu'au jour où le fait de revoir Samanta fait voler en éclat toutes ses certitudes.

C'est un roman dont la fin m'a légèrement déçue, mais c'est une belle lecture, qui pose des questions importantes sur le rôle et le devoir des journalistes et sur la réputation des personnages publiques. 

35e contribution au Challenge 1% rentrée littéraire 2014 organisé par Hérisson

                                                      

dimanche 18 janvier 2015

Petite Agitée - Manon Manoeuvre

La rentrée littéraire de Septembre 2014 c'est bien beau, mais même s'il me reste des dizaines de romans encore à lire, il était temps de s'intéresser aux livres sortis en Janvier 2015. Comme souvent, je pratique la règle du LIFO (Last In First Out) et ai du mal à résister à l'attrait puissant de la nouveauté!

Pour le premier livre lu de cette nouvelle rentrée, j'ai choisi un document de Manon Manoeuvre, fille du célèbre spécialiste du rock aux éternelles Ray Ban. Celle-ci, aujourd'hui âgée de vingt-cinq ans, a été élevée par sa mère anglaise en Californie. Elle raconte ici son adolescence tourmentée : à l'âge de quatorze ans, désireuse d'attirer l'attention, elle traîne avec des garçons plus âgés, boit, essaye des drogues et a d'impressionnantes crises de colère et de violence. Ce qui pourrait n'être qu'une rébellion passagère tourne mal puisque plusieurs de ses mauvaises fréquentations profitent de son jeune âge et de son désir de plaire pour abuser d'elle. Dépressive, Manon fait des tentatives de suicide. Désemparée, sa mère la fait alors interner dans l'Utah dans un centre de haute sécurité pour adolescentes à problème, où elle est bourrée de médicaments. En France, son père fait son possible pour la faire libérer, alors que sa compagne de l'époque, Virginie Despentes, lui écrit une lettre chaque jour pour la soutenir.

Ce récit a été écrit avec dix ans de recul sur les faits et n'est pas du tout manichéen. Manon Manœuvre est lucide sur son comportement et décortique les raisons qui l'ont poussée à se mettre dans des situations dangereuses, à se rebeller alors qu'elle vient d'un milieu privilégié et n'a jamais manqué de rien. La vie dans le centre de haute sécurité est elle aussi décrite avec ses mauvais côtés - privation de libertés, appels téléphoniques écoutés et obligatoirement effectués en anglais alors que la famille paternelle de Manon est française, forte médication, surveillantes parfois ignobles, patientes fortement perturbées - mais aussi ses points positifs : esprit de sororité entre les patientes, thérapie qui aide Manon à se reconstruire. La mère de Manon ne se rend pas vraiment compte que le centre est comme une prison, mais veut simplement que sa fille soit soignée, éloignée des tentations néfastes et  de ses mauvaises fréquentations, et soit cadrée par des horaires, des principes et de la discipline, ce qui est tout à fait compréhensible pour une mère se rendant compte que sa fille a pris de la drogue et a eu des rapports sexuels sous l'effet de l'alcool avec des garçons plus âgés qui seront d'ailleurs condamnés.
Cette expérience rapproche le père et la fille jusqu'à un retour en France rocambolesque, qui n'aurait sans doute pas été possible si Philippe Manœuvre n'avait pas été connu. 


Virginie Despentes
C'est un document très intéressant sur l'adolescence mouvementée et sur la façon dont les dérives et la violence des jeunes sont appréhendées aux Etats-Unis, très différente d'en France. J'ai été frappée par le fait que beaucoup de jeunes filles placées dans le centre - que ce soit par l'Etat ou par leurs familles - et quel que soit leur milieu d'origine, se sont retrouvées dans une spirale de violence et d'abus pour avoir voulu se faire remarquer et aimer par des hommes qui ont ensuite profité de leurs faiblesses. C'est aussi l'occasion de découvrir Virginie Despentes en belle-mère concernée, qui fait son possible pour égayer le quotidien de sa belle-fille et invective en anglais le psychothérapeute chargé d'écouter les conversations téléphoniques. 

Merci à Soizic des éditions Flammarion. 

Première participation au challenge Rentrée Hiver 2015 de Valérie, hébergé par Laure de Micmelo

                                                    Challenge rentrée d'hiver 2015